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Education, droits de l'enfant, écologie, société...

Instruction ou éducation ?

Instruction ou éducation ?

Lecture du programme d’Enseignement moral et civique ajusté et clarifié

 

Ma lecture s’arrête aux changements qui me semblent significatifs des programmes de 2015 (cycle 2 et 3). Même si certains éléments demeurent, ils sont désactivés par les « ajustements ».

Tout est clair,  tout est « réglé » pour les élèves et pour les enseignants, tout est prescrit et rien ne se discutera.

Dans le programme d'enseignement moral et civique (EMC) de 2015,  je m'étais réjouie qu'il se fonde sur les principes des grandes Déclarations des droits de l’homme et  de la Convention internationale des droits de l’enfant.

En lisant les finalités du nouveau programme, ces grands textes ne sont plus évoqués. Elles sont juste illustrées par de courts extraits du Socle commun qui pourtant n'a pas la même visée éducative.

«La conception républicaine de la citoyenneté insiste à la fois sur l’autonomie du citoyen et sur son appartenance à la communauté politique formée autour des valeurs et principes de la République. Elle signale l’importance de la loi et du droit, tout en étant ouverte à l’éthique de la discussion qui caractérise l’espace démocratique. »

Un extrait : « [L’école] permet à l'élève d'acquérir la capacité à juger par lui-même, en même temps que le sentiment d'appartenance à la société. Ce faisant, elle permet à l’élève de développer dans les situations concrètes de la vie scolaire son aptitude à vivre de manière autonome, à participer activement à l’amélioration de la vie commune et à préparer son engagement en tant que citoyen. »  

La citation privilégie l’exercice et l’engagement citoyen de chaque élève dans des situations réelles pour qu’une fois adulte il puisse participer à la société alors que le texte du nouvel EMC préfère plutôt l'apprentissage transmis.

 

Un grand absent : l’esprit humaniste et progressiste de l’ancien texte

Les quatre domaines de l’ancien programme sont conservés (sensibilité, règle et droit, jugement, engagement), ils sont exposés très brièvement.

Est-ce une volonté utilitariste avec un accès rapide pour l’enseignant, un guide prescriptif, une conception transmissive du programme d’EMC dans des temps limités et délimités de l’emploi du temps ?

Pour la sensibilité :  

Le nouveau texte : « La culture de la sensibilité permet d’identifier et d’exprimer ce que l’on ressent, comme de comprendre ce que ressentent les autres. Elle permet de se mettre à la place de l’autre. »

Un extrait de l'ancienne écriture : « Il n'y a pas de conscience morale qui ne s'émeuve, ne s'enthousiasme ou ne s'indigne. L'éducation à la sensibilité vise à mieux connaître et identifier ses sentiments et émotions, à les mettre en mots et à les discuter, et à mieux comprendre ceux d'autrui. [...] »

Pour la règle et le  droit

« La culture de la règle et du droit unit le respect des règles de la vie commune et la compréhension du sens de ces règles. Elle conduit progressivement à une culture juridique et suppose la connaissance de la loi.» 

« [Cet enseignement] tient compte du fait que les qualités attendues des futurs citoyens sont destinées à s'exprimer dans un cadre juridique et réglementaire donné que ces mêmes citoyens peuvent faire évoluer. [...]»

Pour le jugement

« La culture du jugement est une culture du discernement. Sur le plan éthique, le jugement s’exerce à partir d’une compréhension des enjeux et des éventuels conflits de valeurs ; sur le plan intellectuel, il s’agit de développer l’esprit critique des élèves, et en particulier de leur apprendre à s’informer de manière éclairée. »

« Les élèves sont des sujets dont l'autonomie ne peut être progressivement acquise que s'ils ont la capacité de veiller à la cohérence de leur pensée, à la portée de leurs paroles et à la responsabilité de leurs actions.[...] »

Pour l’engagement

« La culture de l’engagement favorise l’action collective, la prise de responsabilités et l’initiative. Elle développe chez l’élève le sens de la responsabilité par rapport à lui-même et par rapport aux autres et à la nation. »

 « On ne saurait concevoir un enseignement visant à former l'homme et le citoyen sans envisager sa mise en pratique dans le cadre scolaire et plus généralement la vie collective. L'école doit permettre aux élèves de devenir acteurs de leurs choix, et de participer à la vie sociale de la classe et de l'établissement dont ils sont membres. L'esprit de coopération doit être encouragé, la responsabilité vis-à-vis d'autrui mise à l'épreuve des faits. [...]»  

 

Et une belle contradiction !

« L’enseignement moral et civique se prête particulièrement aux travaux qui placent les élèves en situation de coopération et de mutualisation favorisant les échanges d’arguments et la confrontation des idées. »

Comment la coopération et la mutualisation peuvent-elles s’exercer dans un système où on évalue tout et tout le monde avec son lot de comparaison, compétition, pression, humiliation, stigmatisation, sentiment d’échec, fatalisme...

L’ancien texte l’exprimait autrement… :   « L'enseignement moral et civique privilégie la mise en activité des élèves. Il suppose une cohérence entre ses contenus et ses méthodes (discussion, argumentation, projets communs, coopération...). Il prend également appui sur les différentes instances qui permettent l'expression des élèves dans les écoles et les collèges. »

Quelques éléments qui illustrent l’esprit de ces « ajustements » 

Au cycle 2

L'étude des Conventions et des Déclarations : les élèves apprennent, mais n’exercent pas de droits. Par exemple : le droit de vote, un enseignement, mais il ne sera pas exercé au sein de l’école ou de la classe.

Apprendre par cœur le premier couplet de la Marseillaise, les monuments emblématiques, le nom des gouvernants… ferait de l’enfant un élève plus « respectueux d’autrui », un leitmotiv pour Jean-Michel Blanquer. Sans oublier la fierté nationale mise en avant à travers l’aura de la langue française dans le monde.

Quand à la coopération, elle se limiterait qu'aux seuls projets collectifs, pas au travail personnel.

On parle de discussion réglée avec des sujets spécifiques, mais pas de débats à visée philosophique sur ce qui questionne les enfants, on « règle » ainsi sa disparition. L’esprit critique d’accord, mais respectueux des règles dictées !  

L’initiation au développement durable arrive un peu comme un cheveu sur la soupe… sans être relié aux connaissances qu’elle active. 

Dans cet extrait ci-dessous (page 6), je m’étonne de l’objet d’enseignement : « le soin du corps, de l’environnement immédiat et plus lointain ». Puis, je m’inquiète, car ce serait  rendre l’enfant responsable si le « soin de son corps » laisse à désirer. Et comment l’enseignement de l’environnement immédiat et plus lointain permettrait de répondre à « adapter sa tenue, son langage et son attitude… » ? 

Connaissances et compétences associées                  Objets d’enseignement

Et un peu plus loin page 8, que fait la première approche de la Convention internationale des droits de l’enfant en objet d’enseignement entre les règles de vie, sanctions… et le code de la route !

Connaissances et compétences associées                  Objets d’enseignement

 

Au cycle 3

Dans « l'engagement moral», la notion de promesse me questionne.  Par exemple « Je te promets de ne plus te gêner », on attendrait plutôt d’un enfant ou même d’un adulte « je vais faire attention », « excuse-moi... » « je vais faire des efforts »… Que se passe-t-il si on ne tient pas sa promesse ? 

Un jugement, comme  « tu devrais avoir honte...», « tu es indigne de confiance » ? Un peu humiliant, culpabilisant,  non ? 

Une sanction ?

Un peu plus loin, « manifester son respect pour les autres dans son langage » certes, mais ici,  il se réduirait aux « règles de civilité et de la politesse ».

Ensuite, « identifier et exprimer les émotions et les sentiments », d’accord, mais quand on lit la suite, c'est un peu réducteur (situations d'enseignement) et encore prétexte à régulation. Les émotions devraient-elles également obéir à des règles ?

Connaissances et compétences associées                  Objets d’enseignement

Le respect d’autrui est toujours en première ligne, l’enfant doit s’adapter à ce qui lui est demandé. L’école ne l’accueille plus dans sa/ses différence(s) pour qu’il puisse se construire et devenir un citoyen éclairé et émancipé. Il doit le plus vite possible identifier ce que l’école souhaite comme élève et s’y conformer pour être reconnu. Qu’est devenue l’école inclusive ?

Les élèves identifient toutes les situations où liberté, égalité, fraternité et laïcité font défaut… Dans certaines écoles, ça risque de faire mal, surtout avec des enseignants peu formés.

Puis  dans « Acquérir et partager les valeurs de la République », il est réaffirmé ce qui a été préconisé pour le cycle 2 :

Connaissances et compétences associées                  Objets d’enseignement

Et un peu plus loin :

Connaissances et compétences associées                  Objets d’enseignement

 

« Connaître le fondement de la loi et les grandes déclarations des droits » avec comme objets d’enseignement les Déclarations et les Conventions,  certes c'est essentiel, mais comment ? Quel temps disponible et de quelle manière ?  Quelle formation des enseignants ?

Mais peut-être qu’un manuel d’EMC que l’enseignant pourra suivre comme ses élèves est prévu ? Quelques références inscrites dans un résumé à apprendre et à évaluer. Qu’en restera-t-il quelques années plus tard ?  

Les « repères de progressivité » reprennent les attendus du cycle 2 : le drapeau tricolore, la Marseillaise avec en plus le drapeau et l’hymne européens. Sans oublier la focale sur les commémorations du 11 novembre et du 8 mai, notamment avec la participation aux cérémonies.

Les « devoirs » sont toujours opposés aux « droits », on ne parle pas de responsabilités,  de réciprocité…

Et la compréhension de la règle, dans le  seul but de mieux lui obéir, se poursuit.

Comment « exercer une aptitude à la réflexion critique pour construire son jugement » – attendu de fin de cycle – sera-t-il possible avec autant d’enseignements directifs ?

 

En résumé

Un programme d'enseignement moral et civique garant de la construction de citoyens instruits et respectueux des valeurs et principes décrétés par leurs gouvernants.

 

Pour conclure

Les classes coopératives font déjà de « l’enseignement moral et civique », sauf que ce n’est pas un enseignement en soi, mais un exercice au quotidien de pratiques permettant une construction de la citoyenneté pas à pas et dans tous les temps et espaces de l’École.  

Alors  pour construire un citoyen à l'esprit critique, en questionnements sur le monde, un citoyen qui s'autorise à penser une autre société où l'émancipation de chacun est une utopie à réaliser et où la coopération articule les activités humaine, continuons à faire vivre quotidiennement et dès l'école maternelle :

Les temps de réflexion, de débats philosophiques sur les sujets qui questionnent les enfants et les adolescents 

Les temps de découverte du monde

Les temps d'exercice de la citoyenneté (conseils d'élèves de classe, d'école)

La mutualisation, l'entraide, les partages de connaissances

 

Prendre le temps, tout un programme !

 

* http://www.catchabrun.com/2018/06/des-programmes-ajustes.html

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