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Education, droits de l'enfant, écologie, société...

Touché !

Touché !

Célestin Freinet comme de nombreux jeunes hommes de son âge a été profondément marqué dans son esprit et dans son corps par les longs mois passés dans les tranchées. Les instants de douleur, de souffrances, de vision de la mort avec toujours un fort désir de vivre ont certainement nourri sa lutte permanente contre l’endoctrinement de l’enfance, l’obéissance passive qui préparent insidieusement les hommes à la fatalité de la guerre.

Lorsqu’il est mobilisé le 26 février 1916, il vient d’avoir vingt et un ans. Jusqu’au 23 octobre 1917 où il est blessé au poumon, Freinet restera dans les tranchées du Chemin des Dames.

Freinet y tient un carnet de campagne jusqu’au 11 novembre 1918. Touché ! est rédigé à partir de ses notes.

Beaucoup trop de soldats ne reviendront pas des tranchées, un massacre de la jeunesse (24% de ceux qui avaient 20 ans en 1914 sont morts au combat).

Pourtant l’espérance de paix s’est vite éteinte, 20 ans plus tard une nouvelle guerre est à l’horizon.

 

11 novembre 1918 – 11 novembre 2018

Cent ans après la signature de l’armistice, ces courts extraits expriment tout ce que peut ressentir un jeune soldat blessé. L’espace et le temps n’ont guère de prises.

 

 « Je marchais droit devant ma ligne de tirailleurs, regardant sur la côte en face, monter le 2e bataillon, précédé du feu roulant. Un coup de fouet indicible en travers de reins : “ Pauvre vieux... C’est ta faute... Il ne fallait pas rester devant... Tu n’aurais pas reçu ce coup de baïonnette ”. J’ai ri – je croyais qu’un soldat m’avait piqué par inadvertance, et je voulais l’excuser – j’aurais voulu cacher ma douleur... je suis tombé...

Qu’elle était bête cette balle ! Par le milieu du dos, le sang gicle... Ma vie part avec... je vois la mort avancer au galop... Je n’ai pas voulu m’évanouir et je ne me suis pas évanoui... j’ai voulu me lever ; j’ai rassemblé toutes mes forces ; je n’ai pas bougé... Ma poitrine est serrée comme un étau. »

 

« J’ai soif... j’ai soif ! ...

Les gens passent autour de moi, mais je n’ai pas la force d’articuler un mot. Les gens vont à ceux qui crient le plus fort... Et pourtant, oh ! que j’ai soif ! ...

Depuis le matin au point du jour que nous sommes partis, et ne plus rien boire depuis si longtemps !... Il va faire bientôt nuit... Depuis que je suis blessé ! ...

Oh ! que j’ai soif ! ...

J’ai froid, la poitrine nue... Personne ne peut m’entendre. Des soldats errent, pressés. On me marche dessus... Il fait froid... Moi qui, naguère... et cette loque à présent !... »

 

A l’hôpital

« Une demi-clarté dans la chambre. Des chuchotements, des ombres grises et noires qui passent, silencieuses...

J’ai soif !... j’ai soif !...

Alors, j’ai revu la belle source de mon village qui dégringole du rocher et qui suit le canal. Je me suis couché à plat ventre ; j’ai trempé mes lèvres avides dans cette eau rédemptrice... Comme c’est délicieux !... Jusqu’au matin, j’ai bu l’eau si claire de notre source et elle ne m’a pas désaltéré... »

 

Le réveil

« Freinet, Célestin... Quel régiment ?...

Quel effort dans ma tête pour reclasser cela, pour retrouver et épeler des nombres que je n’ai peut-être pas articulés ! ...

Et alors ce brave homme vient me parler d’un camarade d’école, que j’avais connu. J’entendais parler d’état-major... de classe... le professeur... Et ces mots dans ma tête cherchaient désespérément un sens. »

 

La convalescence

« On a donné un concert dans la grande salle au-dessous. Quelle joie de quitter la chambre... d’aller voir d’autres blessés, d’autres infirmières, d’autres infirmiers.

Daniel, l’infirmier m’a pris dans ses bras... Être porté comme un enfant à vingt-trois ans, si vous saviez comme ça fait drôle !...

J’ai vu d’autres blessés qui regardaient tous du même air enfantin... Puis, on s’est vite lassé... on m’a remonté... j’avais honte. »

 « J’ai essayé de lire, mais ma tête est trop paresseuse. J’ai besoin de ne penser à rien qu’à mon bonheur de vivre ; j’ai besoin de rire, de parler, d’entendre rire et parler. J’aurais besoin aussi de courir beaucoup ; il me semble qu’après je serais plus sage... »

 

La désillusion

« Au loin, un martellement sourd. Les journaux attendent la terrible offensive. L’ordre est venu de nous évacuer... On nous a fait partir...

Je suis monté dans le train, et personne ne m’a aidé... Personne ne m’a demandé si j’avais froid... si je voulais boire... si je n’étais pas fatigué...

Elle ne reviendra plus ma jeunesse perdue. Les feuilles ont poussé trop tôt cette année. »

Extraits choisis par J. Lèmery pour Le Nouvel Educateur (juin 1997).

 

Touché ! Souvenirs d’un blessé de guerre. C. Freinet, Édition de l’Atelier du Gué, 1996. 104 p., 1ère édition 1920.

 

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