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Education, droits de l'enfant, écologie, société...

Le « Quoi de neuf ? », un moment de parole régulier

Le « Quoi de neuf ? », un moment de parole régulier

Le « Quoi de neuf ? » est un temps de parole donné aux enfants qui permet d’accueillir ce qu’ils ont vécu, ce qu’il ont fait, ce qu’il ont découvert, ce qui l’ont peiné ou réjoui… c’est une pratique essentielle en pédagogie Freinet.

C’est aussi une passerelle, un espace-temps qui offre à chaque enfant le temps d’enfiler ses chaussons d’élève. En effet, il n’y a pas que le temps scolaire dans la journée d’un enfant : avant, au milieu, après, il passe d’un espace à l’autre, d’un adulte à un autre, pour beaucoup d’entre eux les heures s’empilent. À la fin de la semaine, nombreux sont ceux qui auront ainsi accumulé quarante heures, voire quarante-cinq heures hors de la maison : temps de garderie, de transport, de cantine, de récréation, d’études, d’activités éducatives, culturelles… Les enfants passent de l’un à l’autre et changent d’espace, d’adulte, de groupe, ils s’adaptent ou pas… et quand ils arrivent en classe, certains sont fatigués, atones, d’autres sont agités…

Sans oublier que chaque enfant porte ses propres « bagages » lorsqu’il franchit la grille de l’école le matin : logement, alimentation, sommeil, santé, contexte familial, sans oublier des spécificités personnelles qu’elles soient psychologiques ou physiologiques.

Certains « bagages » sont très lourds à porter : pauvreté, craintes de se retrouver dans la rue, séparation des parents, de sa fratrie… difficile alors pour les enfants de se projeter dans le travail scolaire.

Installer un sas, une passerelle pour que chacun s’installe en confiance et sereinement dans la journée scolaire est une nécessité.

L’idéal serait que chaque temps organisé prenne un peu de temps pour faciliter les passages et donner cohérence à cette succession des temps.

Une passerelle et beaucoup plus ! 

La vie exprimée dans ce temps de parole matinal entraîne pour la journée une dynamique de travail et motive la construction de projets.

C’est un temps d’expression qui autorise l’enfant de « dire » et de « se dire » lui permettant d’exister en tant qu’être reconnu au sein de son groupe. C’est aussi pour lui un remarquable outil d’apprentissage de la parole qui, grâce à la structuration du langage, lui ouvre l’accès au statut de sujet. 

Il participe également à l’exercice de la citoyenneté : parole organisée avec des règles élaborées collectivement, apprentissage de l’animation, écoute et respect de la parole de l’autre, compréhension de l’autre et empathie…

Et pour l’enseignant, une pratique pédagogique qui peut l’aider à avancer sereinement sur le chemin de la pédagogie Freinet.

Un premier pas…[1]

Dans sa forme la plus traditionnelle, l’enseignant met en place un moment de parole. L’enfant peut raconter, c’est un moment inscrit dans l’emploi du temps comme n’importe quelle autre discipline, le plus souvent sans retombée sur le reste de la journée. Il constitue une sorte de sas entre la vie personnelle de l’enfant et la demande scolaire.

Dans ce cas, les enfants sont assis face à l’enseignant qui anime, donne la parole, rebondit sur les sujets intéressants pédagogiquement. Son objectif étant d’exploiter ce moment de parole : vocabulaire, expression orale, actualité...

Mais c’est un premier pas, une entrée qui peut bouleverser et transformer les pratiques pédagogiques si les valeurs qui sous-tendent ce moment sont porteuses d’émancipation, d’humanité. Si le « pourquoi » de la mise en place de cet espace de parole prend le pas sur le « comment ». 

… puis d’autres petits pas

Ce moment de parole, au départ simple exercice d’expression orale, pourra devenir un authentique outil d’expression personnelle, de communication. Petit à petit, on transformera son déroulement pour permettre :

– la circulation de la parole, sans passer obligatoirement par l’enseignant ;

– l’élaboration de règles pour favoriser cette circulation de la parole et les interactions entre tous ;

– l’accueil de toutes les expressions personnelles : tâtonnantes, maladroites, timides, rares, exubérantes, répétitives... 

– l’apparition et la reconnaissance de la vie personnelle ;

– l’accueil des événements ; 

– l’apparition et la finalisation de multiples projets ;

– le prolongement de ce moment de parole dans l’activité de la classe.

Alors petit à petit, le « Quoi de neuf ? » sortira de son statut scolastique et se tissera aux autres moments de la journée pour former un ensemble pédagogique cohérent.

 

Du temps de Freinet

Le mot « entretien » n’apparaît pas dans les livres de Célestin Freinet. Il parle d’entrée en classe, d’expression libre, de communication, de droit à la parole : 

« Nous ne sommes ni pour ce silence de mort qui doit suivre, selon certains, le tintement de la cloche, ni pour cet alignement militaire où les uns crânent orgueilleusement, tandis que les autres se cachent pour se faire oublier ou pardonner. On se tait ainsi, le coeur battant, quand on heurte à la porte de quelque inconnu intimidant. Mais quand on retourne à la maison maternelle, on entre joyeusement, l’esprit et la bouche tout pleins de confidences qu’on a hâte de faire ou des questions qu’il vous tarde de poser.

Nous voulons que notre école soit la maison familiale où s’épanouit le coeur et s’extériorisent les pensées ? Nous n’en barrerons pas l’accès par un formalisme desséchant qui n’est qu’une parodie de discipline. » […]

L’entrée elle-même est plus ou moins animée et bruyante. Cela dépend des jours ? Il est plus fécond pour nous qu’elle soit animée ; c’est un signe de vitalité dont nous saurons tirer parti. Nous ne sommes pas rigoureux sur la forme de politesse. Cet enfant vient vers nous, pressé de nous faire part d’une découverte faite en route ou d’une nouvelle à nous annoncer. Dans sa hâte, il oublie de dire bonjour : mais sa confiance affectueuse n’est-elle pas le plus délicat des bonjours ! Un autre apporte un objet pour notre musée – pierre, plante, ou pièce d’antiquité – ou une revue illustrée dont nous tirerons des documents pour notre fichier. Une fillette nous offre un superbe bouquet de fleurs […]

Cette vie si confiante, impatiente de s’extérioriser, nous n’avons garde de la rabattre doctoralement ou avec un dédain plus ou moins vexant. Au contraire : nous la laissons battre vigoureusement les portes de notre école ; nous nous en imprégnons, pour mieux en imprégner notre journée, pour que notre travail réponde au mieux à ces besoins intimes dont les enfants nous livrent le secret.

Et s’il en est, parmi ces arrivants, qui restent muets, sérieux et tristes, loin de nous en réjouir, nous saurons nous en émouvoir pour tâcher de connaître les raisons profondes de cette anomalie. Bien des drames obsédants nous seront ainsi révélés, dont la confession seule peut décider parfois de l’orientation de toute une vie.

Si nous atteignons à cette camaraderie qui peut s’élever à la dignité de communion, l’enfant qui laissait naguère à la porte de notre école ses intérêts dominants, son affectivité et le meilleur de sa vitalité pour n’y faire entrer que l’ombre honteuse et craintive de lui-même, cet enfant entre maintenant de plain-pied dans « son » école. Et la vie ambiante, complexe et subtile, y pénètre avec lui.

Il nous suffira alors de répondre à ces besoins, de satisfaire cet appétit, d’organiser et d’enrichir cette vie qui est là avec toutes ses immenses virtualités. Notre programme pédagogique est ainsi tout tracé. »  

(C. Freinet, Pour l’école du peuple, Maspero,1969)

 

[1] Extrait de Entrer en pédagogie Freinet, Collection N’autre école, Éditions Libertalia, 2015, 10 euros.

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